25 mai 2020
Je soutiens une nouvelle fois le juste combat d’André Antibi. La constance, voilà qui définit bien à nouveau, la logique de l’approche qu’il préconise. Un « fil d’Ariane » en quelque sorte… Cette expression, passée dans le langage commun, nous vient tout droit de l’Antiquité. Dans la mythologie grecque, Ariane, fille de Minos, confia à Thésée une pelote de fil qu’elle lui recommanda de dérouler pour s’échapper d’un labyrinthe, après avoir tué le Minotaure, et ainsi retrouver son chemin. L’acception actuelle du « fil d’Ariane » révèle la présence, dans un contexte donné, d’une ligne directrice, d’une conduite à tenir pour atteindre un objectif. Il semble que cela soit adaptée à la situation et à cette fameuse « nouvelle Constante Macabre ».
De prime abord pourtant, on pourrait considérer qu’il n’y a qu’un rapport lointain entre les deux problématiques : la Constante Macabre et l’EPPC d’une part, et la quête de sens a priori dans la présentation des notions dont parle André Antibi, d’autre part. Eh bien, je peux affirmer qu’il n’en est rien ! Les deux sujets ne sont pas cloisonnés et les liens à établir sont nombreux. Je vais tenter de le démontrer à l’aide de trois exemples représentatifs et ainsi dérouler ce fameux fil…
En premier lieu, on peut citer le fait de lever les implicites et de rendre ainsi visibles aux élèves les attendus. En effet, un des bénéfices majeurs de la pratique de l’EPCC a bel et bien été de permettre à une grande majorité d’élèves de percevoir ces fameux attendus dans le domaine de l’évaluation. Le fait de communiquer une liste précise de points travaillés, en amont de l’évaluation, et d’inciter les élèves à s’en saisir, via la séance de questions-réponses, visait cet objectif. Il en va de même dans la préconisation de rentrer plus directement dans l’étude d’une notion, sans proposer d’activité « prétexte » porteuse d’une quête de sens bien souvent aléatoire. Cette démarche sert grandement l’élève en lui permettant de comprendre plus facilement les enjeux entourant la notion. On lui fixe plus directement des objectifs atteignables, opérationnels et concrets.
Seconde section de notre fil d’Ariane, l’apport méthodologique. Donner des stratégies, des aides méthodologiques qui produiront des effets à court, moyen et long termes, c’est ce qui permettait, grâce à la pratique de l’EPCC, d’aider l’élève à s’emparer progressivement d’une méthodologie de l’évaluation. De même, l’entrée directe dans une notion permet un accompagnement plus précis dans le cadre des exercices ou activités proposés par l’enseignant. J’ai pu expérimenter l’efficience de la démarche en tant qu’enseignant avec mes élèves ainsi qu’en tant que formateur, sur un autre plan.
Demander à quelqu’un d’accéder au sens sans avoir travaillé au préalable sur des contenus solides s’avère souvent contre-productif. « Last but not least » à l’heure où nous courrons tous après le temps : cela constitue un gain précieux en visant la mise en œuvre directe de stratégies par la réalisation semi-guidée ou autonome des exercices ou activités. L’incitation au raisonnement est ainsi privilégiée en laissant de côté toute activité « prétexte » préalable et chronophage. Bien souvent, le regard des élèves tend à s’illuminer, non pas au beau milieu d’une activité de découverte où l’on cherche à donner du sens (cela est même rarement le cas…), mais bien plus sûrement après l’explication directe d’une technique à mettre en œuvre et à appliquer.
Pour établir un parallèle personnel, quelque peu caricatural peut-être mais éclairant, je peux affirmer ne pas être devenu aujourd’hui un marathonien accompli en me plongeant au préalable dans l’histoire de la discipline depuis Philippidès et l’Antiquité ! J’ai bénéficié des éclairages très pratiques d’un entraîneur qui m’a guidé en me demandant notamment de reproduire certains gestes à l’identique pour parfaire ma foulée. Et surtout, j’ai appris à être marathonien en courant ! Ceci m’a permis, en situation, de corriger ma position, d’accroître mes capacités respiratoires, etc. Croyez-moi : très occupé à gérer ces différents facteurs de progression, je ne me suis intéressé au sens de cette quête que bien après !
Mais, trêve de digression… Finissons de dérouler notre fil et parlons de lutte contre les difficultés scolaires. Rappelons tout d’abord cette citation d’un auteur québécois, librement adaptée par André Legrand et reprise par André Antibi dans ses différents ouvrages : « Un moyen infaillible d’identifier les bons nageurs est d’organiser un naufrage ». Cette assertion, quoiqu’humoristique dans sa forme, n’en était pas moins tragique sur le fond. En effet, elle mettait en exergue le fait que chaque élève, dans le domaine de l’évaluation, était renvoyé à des capacités inhérentes, non acquises dans le contexte scolaire. Faire un parallèle avec la recherche préalable de sens, en s’interdisant le RAC, s’avère légitime. Car, en règle générale, un élève très à l’aise dans les apprentissages aura moins de difficultés à accéder au sens dans le cadre d’une activité « prétexte » en début d’étude d’une notion. Il pourra, par exemple, mettre plus rapidement à profit les compétences développées en lecture pour faire du lien entre un texte et des questions précises de grammaire ou de conjugaison. De même, établir des relations entre une multitude de documents en Histoire ou Géographie lui sera plus facilement accessible. Attention : il ne s’agit pas ici d’en rabattre sur le fait de développer des compétences dites de « haut niveau » qui seraient, par nature, inaccessibles à certains. Il est bien davantage question d’outiller correctement une majorité d’élèves, au-delà de ceux qui sont déjà très à l’aise, afin de faire face à des situations plus complexes. Car, prendre en charge des situations de ce type, c’est bien mobiliser des connaissances (n’ayons pas peur du mot !) acquises à travers le développement de compétences de base et d’un travail systématique de mise en œuvre de stratégies. Pour résumer, cela a tout à voir avec des questions d’égalité devant les tâches scolaires.
Dans l’EPCC, il s’agissait de faire progresser une grande majorité d’élèves en rendant plus lisible l’évaluation, leur offrant en outre la possibilité de faire l’expérience de la réussite. Un véritable cercle vertueux en quelque sorte ! Rentrer plus directement dans la présentation d’une notion, viser un travail plus direct sur les techniques à mettre en œuvre, c’est faire œuvre de confiance. C’est instaurer une forme d’égalité réelle entre les élèves. C’est leur dire inconsciemment : « Voici le chemin que je vous propose d’emprunter. Je vous fais confiance ». Pour l’enseignant, c’est anticiper la suite, se projeter à long terme et permettre à tous de progresser. Comme un maçon qui construit des fondations solides pour élever un mur qui résistera aux épreuves du temps… Ma situation personnelle d’enseignant et formateur du premier degré me conduit à penser que c’est aussi redonner un sens au beau mot d’ « instituteur », littéralement celui qui institue, qui fonde la connaissance. En ce sens, il aide l’élève à se redresser, à s’élever en lui donnant le bagage nécessaire pour atteindre l’objectif fixé.
Il existe, j’en suis sûr, bien d’autres points de convergence entre les problématiques d’EPCC et cette « nouvelle Constante super Macabre ». On pourrait, par exemple, évoquer le poids de la tradition qui fait qu’un enseignant, de façon inconsciente là aussi, a tendance à soumettre aux élèves une activité de découverte prétexte, visant l’accès au sens, pour avoir l’impression de leur avoir proposé une séance de qualité. Je suis certain qu’André Antibi aura l’occasion de revenir sur cela dans ses différentes interventions. Dans l’immédiat, il tient bien fermement dans ses mains ce « fil d’Ariane » et nous montre à nouveau le chemin vers une École plus juste, emprunte de considération pour nos élèves.