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« Une autre constante macabre ? » par André Antibi

19 mars 2020

Les situations de confinement peuvent présenter parfois certains avantages. Elles peuvent donner lieu à des réflexions et à des mises au point. En voici un exemple.

Le préliminaire de « donner du sens » …
La mode est un mot que l’on évoque usuellement dans certains domaines, par exemple l’habillement. On n’y pense pas quand il s’agit d’éducation. Or il y a des effets de mode dans notre système éducatif, des modes initiées par de grands penseurs, souvent de « brillants planeurs ». C’est ainsi qu’en France, on pense qu’il faut donner du sens à toutes les notions que l’on enseigne. Il y a une vingtaine d’années, j’avais fait une conférence à Rouen lors du colloque annuel de l’association Éducation et Devenir sur le thème « Donner du sens en mathématiques ». En m’appuyant sur plusieurs exemples, j’avais montré que très souvent il y a un décalage entre la motivation du professeur lorsqu’il imagine donner du sens, et celle des élèves, éminemment variable d’un élève à l’autre (ma présentation avait d’ailleurs beaucoup fait rire les participants). J’en étais arrivé à la conclusion suivante : vouloir à tout prix « donner du sens » – au stade préliminaire – n’a pas de sens.

Le RAC (“Rien à comprendre”)
Lors de mes conférences, lorsque je présente le système d’évaluation par contrat de confiance, je suis amené à rassurer les participants qui redoutent un apprentissage par cœur « bête et méchant » et qui pensent que dans l’enseignement il faut d’emblée donner du sens à tout. Ils sont surpris lorsque j’explique qu’il n’en est pas ainsi. Très souvent on présente des notions abruptement (rien à comprendre), même en mathématiques. Par exemple en anglais, on n’explique pas pourquoi le prétérit du verbe to eat est ate et non pas eated. En mathématiques, on ne dit pas pourquoi la dérivée de la fonction f est notée f ‘. Si l’on devait justifier a priori chacun des points enseignés, on n’enseignerait qu’une infime partie des programmes. Heureusement il n’en est pas ainsi.
Il faut donc avoir conscience que le RAC fait partie de notre enseignement.

Une bien triste constatation
Je suis directeur de collection de livres scolaires de mathématiques depuis 30 ans. J’ai souvent eu l’occasion de dire, en privé mais aussi lors de mes conférences publiques, qu’il y avait un grave dysfonctionnement : les livres, bien trop gros, sont généralement très peu utilisés par les élèves.
Mais qu’en est-il de l’enseignement en classe ? Je pense que souvent les cours sont beaucoup trop théoriques, alors que les élèves n’utilisent que les applications pratiques. D’ailleurs, il serait intéressant de les questionner à ce sujet pour savoir réellement ce qui reste de ces longues heures de cours.
En d’autres termes, sous le poids d’une terrible tradition, on pense qu’il est normal de donner du sens à toutes les notions que l’on introduit avant de les utiliser. Tout se passe comme si un certain temps destiné à donner du sens, une autre « constante macabre » en quelque sorte, était l’inévitable figure imposée associée à chaque notion.

Une autre approche
Je suis convaincu qu’une autre approche serait bien plus efficace et plus motivante :
1. Essayer, lorsque c’est possible, d’introduire la nouvelle notion très brièvement par une situation en relation avec les préoccupations des élèves, en s’assurant qu’il en est bien ainsi ;
2. Lorsque ce n’est pas possible, présenter la notion de manière « RAC », en évitant surtout de chercher à l’introduire par une situation artificielle et trop souvent éloignée des centres d’intérêt de l’élève ;
3. La faire manipuler à partir de quelques exemples d’application simples.
Je suis sûr qu’en procédant ainsi l’élève prendra confiance, et progressivement, de manière naturelle et personnelle, pourra « donner du sens » à la nouvelle notion.

Une perspective pour le MCLCM ?
Je pense que notre mouvement, le MCLCM, dont l’objectif est la lutte contre la constante macabre et la mise en place de l’évaluation par contrat de confiance, pourrait également se consacrer à la lutte contre cette autre « constante macabre », en partageant dans diverses disciplines des exemples illustrant une mise en pratique de cette nouvelle approche.
Je suis persuadé que cette perspective ambitieuse serait d’un grand bénéfice pour notre système éducatif.

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