27 janvier 2011
Actuellement, dans le monde de l’enseignement et de la recherche, il est souvent question d’excellence dans les textes et dans les discours officiels, par exemple le 19 janvier lors de la cérémonie des vœux de Monsieur le Président de la République à laquelle j’ai eu l’honneur d’être invité en tant que Président du Mouvement Contre La Constante macabre (MCLCM). Je crois utile de faire part de quelques remarques à ce sujet.
De quoi s’agit-il exactement ? Des dispositifs sont mis en place pour identifier, promouvoir et valoriser « l’excellence ». Cela concerne des individus et des institutions. Nous allons voir pourquoi, si l’on n’y prend garde, cette situation peut dériver vers le phénomène de constante macabre, c’est-à-dire, rappelons le, cette tendance, souvent inconsciente, à toujours avoir dans une classe d’élèves un certain pourcentage de mauvaises notes pour que la situation paraisse crédible, même dans les classes de bon niveau.
Une première question : quelle est la définition du mot « excellence » ? Ce n’est certainement pas la première fois qu’un mot usuel est utilisé sans avoir été clairement défini. On pourrait supposer que cette notion est essentiellement attachée à celle de qualité. Mais alors, s’il en était ainsi, pourquoi le nombre de personnes ou d’institutions « excellentes » serait-il limité, comme c’est le cas dans la pratique ?
Un exemple pour illustrer ce propos : les équipes d’excellence dans les universités. Compte tenu de la difficulté d’obtenir un poste d’enseignant chercheur, il est tout à fait légitime de supposer que le niveau général de nos collègues universitaires est de qualité. Cependant, seuls certains d’entre eux feront partie du peloton de tête. Il est donc clair que « l’excellence » est liée aux notions de classement, de hiérarchie, de compétition.
Une seconde question : que fait-on des autres, les « non excellents » ? Cette question est fondamentale. En effet, s’il était possible d’encourager les meilleurs, et dans le même temps de ne pas oublier les autres, de ne pas les exclure, nous ne serions pas en présence d’un phénomène de type « constante macabre ».
Malheureusement, ce n’est souvent pas le cas. Les moins « bons » sont souvent exclus.
Dans le cadre universitaire par exemple, les équipes de recherche mal classées, selon certains critères qui peuvent être discutables d’ailleurs, bénéficient de beaucoup moins de moyens, et sont souvent démotivées. Ceci est très regrettable, car je suis persuadé que l’encouragement des meilleurs n’est pas incompatible avec la mise en valeur de tous. De plus, sur le plan international qui est parfois mis en avant pour justifier cette politique de l’excellence, il est clair que la mise à l’écart de nombreuses forces de qualité n’avantage pas notre pays.
Les recalés de ces appels d’offre très sélectifs ont-ils somme toute échoué à une sorte de concours ? Certes, je dis et j’écris qu’il est normal qu’un pays régule ses flux professionnels, et donc je suis favorable aux concours de recrutement. Mais la politique de « l’excellence » à l’université ne relève pas de ce cadre. En effet, pour les concours, les candidats peuvent choisir leur voie et leur concours, selon le nombre de places disponibles par exemple.
Pour les universitaires contraints de fait à s’inscrire dans un appel d’offre, c’est différent; il y a en quelque sorte rupture de contrat ; en effet, ils s’engagent dans une voie et en cours de route ils ne peuvent plus exercer leur métier dans des conditions normales, non pas parce qu’ils sont incompétents, mais parce qu’ils sont moins « bons » que d’autres.
Une troisième question : qu’en est-il de l’ambiance créée par cette recherche, souvent effrénée, de l’excellence ? Pour répondre à cette question, un exemple me semble particulièrement révélateur : le repérage des équipes d’excellence à l’université. Le temps passé à remplir les dossiers de candidature à des appels d’offre et à les évaluer est énorme. Compte-tenu de l’existence d’une autre constante universelle, macabre aussi d’une certaine manière, la durée d’une journée est constante, et le temps passé à ce type d’activités est du temps en moins pour des activités de recherche et d’enseignement. Il y a donc là une perte indiscutable de « rentabilité », sauf peut-être pour le développement de certaines aptitudes souvent éloignées de réelles qualités de chercheur, telles que l’habileté à se faire valoriser à travers un dossier, ou encore l’adaptation à certaines règles du jeu artificielles et parfois même peu correctes… Dans ce contexte, il pourrait y avoir un point positif : certains brillants universitaires injustement exclus devraient mieux comprendre la souffrance des élèves victimes de la constante macabre, qui sont en échec malgré leur travail et leur compétence.
Comme on le sait, un système d’évaluation, par contrat de confiance (EPCC), permet de supprimer la constante macabre et incite les élèves à travailler beaucoup plus, en confiance, sans pour autant oublier de valoriser les bons élèves. Je suis convaincu que la démarche qui sous-tend ce système pourrait servir d’exemple dans tous les domaines.
En clair, il ne faut pas opposer l’encouragement des meilleurs et la motivation de tous. D’ailleurs, il est évident qu’en motivant et en incitant au travail sans laisser quiconque de côté, on fait en sorte que le niveau général augmente, et du même coup plus nombreux sont ceux qui peuvent prétendre à « l’excellence ».
(*) Je remercie Jean Fabre, Philippe Joutard, Gérard Lauton et les membres du bureau du MCLCM pour les échanges fructueux que j’ai eus avec eux sur ce texte.